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Autrefois l’une des villes les plus violentes du monde, Medellín est devenu, en quelques années, l’une des destinations touristiques les plus populaires d’Amérique du Sud. Les touristes y affluent, attirés entre autres par l’histoire des narcotrafiquants comme Pablo Escobar. Une occasion en or pour les voyagistes, mais également pour les différents témoins de l’époque qui se battent maintenant pour faire valoir leur version de l’histoire.

MEDELLÍN, — Colombie — À 52 ans, Carlos Palau s’est récemment reconverti en guide touristique. Au volant de sa petite voiture, cet ancien agent de police et membre de l’escouade vouée à traquer Pablo Escobar offre aujourd’hui des visites guidées retraçant l’histoire du célèbre narcotrafiquant. « C’est ironique, mais c’est comme une thérapie pour moi », avoue-t-il en riant.

Du cimetière où est enterré Pablo Escobar jusqu’à l’immeuble Monaco, qui lui servait de résidence, en passant par sa prison privée sur les hauteurs de Medellín, Carlos, comme plusieurs autres guides dans la ville, conduit chaque jour ses clients sur les lieux qui ont rendu sa ville tristement célèbre des années 70 à 90.

« Regardez ces policiers, lance Carlos, en pointant à travers la fenêtre, ils sont détendus et discutent en plein milieu de la rue. Cela n’aurait jamais été possible à l’époque de la guerre avec les narcotrafiquants. Des 150 policiers avec lesquels j’ai été formé, seulement trois sont toujours en vie aujourd’hui », raconte l’homme qui a échappé à la mort à quatre reprises.

Comme presque chaque matin, Carlos visite avec des touristes le cimetière Montesacro de Medellín, où est enterré celui qu’il a jadis traqué. La tombe de Pablo Escobar, accessible au public, est devenue un lieu de pèlerinage pour les touristes et ses fidèles, qui y déposent chaque jour des fleurs fraîches. « Chaque fois que je viens ici, je dis une prière. Je lui dis : “Tu as essayé de me tuer plusieurs fois, mais aujourd’hui, c’est toi qui es dans ta tombe” », confie Carlos.

QUAND LES BOURREAUX PRENNENT LA PAROLE

Rerchée sur les hauteurs du quartier chic d’El Poblado, la Casa Museo accueille elle aussi des dizaines de touristes par jour. Son propriétaire n’est nul autre que Roberto Escobar, frère de Pablo Escobar et ancien comptable du cartel de Medellín. Depuis près de huit ans, il raconte lui aussi sa version de l’histoire aux curieux du monde entier. Dont Steve Lafreniere, un Québécois qui s’est joint à un groupe venu rencontrer l’homme, au début du mois de juillet.

« Je crois que la série télé Narcos a piqué la curiosité de beaucoup de gens. C’est comme si des touristes venaient chez nous pour rencontrer Mom Boucher. On ne pourrait jamais faire ça ! C’est vraiment unique. »

À l’entrée de l’ancienne résidence sont placardées de gigantesques photos de Pablo Escobar sur sa moto, dans son jet privé, ou encore à dos d’éléphant, dans son zoo personnel. Les touristes sont également invités à se prendre en photo sur la motomarine, précieusement conservée, du célèbre patron du cartel de Medellín et dans son camion blindé, dont les vitres sont encore criblées de balles. La maison porte elle aussi les stigmates de la guerre : des trous de balle sont encore visibles dans différentes pièces de la demeure.

Installés autour de la table où Pablo Escobar a pris son dernier repas et entourés de reliques lui ayant appartenu, six touristes israéliens et mexicains écoutent l’homme de 70 ans raconter les persécutions dont sa famille a été victime aux mains du gouvernement et de la police colombienne. « Les policiers ont torturé et assassiné mon cousin devant sa famille. Le gouvernement savait que nos familles étaient persécutées par les policiers qui recherchaient Pablo, mais ils n’ont rien fait et, bien sûr, n’ont pas raconté ces histoires au monde », relate-t-il.

À la fin de la rencontre, l’homme devenu presque aveugle et sourd après qu’une lettre piégée lui a explosé au visage, il y a plusieurs années, offre aux touristes du café et des photos à vendre de son frère Pablo, qu’il autographie et estampille de son empreinte digitale.

« Il y a beaucoup de mensonges, et les histoires changent avec le temps. C’est pourquoi je dois raconter l’histoire de ma famille », soutient-il. « Ce qui me manque le plus de cette époque, ce sont ma famille et mes chevaux, que la police a tués lorsqu’elle est entrée dans notre zoo. »

UN ATTRAIT TOURISTIQUE QUI DIVISE

Selon Camilo Uribe, directeur de l’agence Medellín City Tours, ce genre de visites est extrêmement populaire chez les touristes, mais ne fait pas l’unanimité chez les habitants de la ville. « Nous avons créé notre premier “Pablo Tour” il y a 10 ans, mais la demande a explosé depuis la sortie de la série Narcos de Netflix », affirme-t-il. « C’est un sujet très sensible ici parce que la majorité des habitants de Medellín a perdu des proches à cause de Pablo. Ils n’aiment pas qu’on organise ce genre de visites, car ils n’en sont pas fiers. Ils se plaignent également des touristes qui prennent des photos sur sa tombe. »

La ville de Medellín voit elle aussi d’un mauvais œil la multiplication de ce qu’elle appelle les « narco tours ». « Ce n’est pas une mauvaise chose de parler de l’histoire de Medellín, mais nous n’avons toujours pas réussi à construire une histoire commune autour de ces événements. Malheureusement, aujourd’hui, des gens ont construit un business autour de cette guerre », explique Andres Filipe Tobon Villada, secrétaire responsable de la sécurité et de la coexistence à la Ville de Medellín.

De son côté, Adriana Valderrama Lopez, directrice du Musée de la mémoire à Medellín, croit que l’arrivée de touristes dans la ville et leur intérêt pour les narcotrafiquants forcent les Colombiens à faire face à leur histoire. « L’histoire de Pablo Escobar est très attrayante : un homme puissant, des femmes, des voitures et des armes, c’est comme regarder le film The Fast and the Furious. Ce n’est cependant pas la réalité. Nous devons maintenant créer un discours et une mémoire critiques et donner la parole aux victimes. »